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Theodoret-Marie Fansi : « le développement des PME a été retenu comme le cœur de la stratégie de compétitivité de toute l’économie camerounaise »

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Theodoret-Marie Fansi

Dans cet article, en suivant une démarche économique, nous proposons un changement de paradigme, en montrant qu’au-delà de toutes les rhétoriques et les clichés sur le manque de compétitivité  de nos PME, nos PME sont en réalité plus résilientes, performantes et compétitives, malgré un contexte globalement défavorable plein d’entraves et d’embûches.

1-     Bien que retenu comme principal levier pour l’émergence, les discours  sur la compétitivité des PME sont globalement trop pessimistes

A-     Les PME  sont considérées comme le  principal moteur de l’émergence du Cameroun :

Dans le Document de Stratégie pour la  Croissance et l’Emploi (DSCE 2009), le développement des PME a été retenu comme  le cœur de la stratégie de compétitivité de   toute l’économie camerounaise et son rôle de  principal moteur de la croissance et de la création des emplois, a été  consacré dans plusieurs politiques sectorielles : Développement des infrastructures, modernisation de l’appareil de production, développement humain, développement rural, développement urbain,  intégration régionale, offre d’emplois décents, etc. Bref, dans le DSCE, la PME est perçue comme une sorte de « deus ex machina » capable de conduire plus efficacement l’économie camerounaise vers l’émergence.

 

B-     Le chiffre d’affaires n’est pas un bon indicateur pour mesurer la performance  et le dynamisme des PME :

En 2010 la  loi n° 2010/001 du 13 avril 2010 portant promotion des PME au Cameroun a été promulguée. De cette loi il ressort des articles 2, 4, 5 et 6 que la très petite entreprise « TPE » est une entreprise qui emploie au plus 5 personnes et dont le chiffre d’affaires hors taxe (CAHT) est inférieure à 15 millions, la petite entreprise « PE » quant à elle emploie entre 6 et 20 personnes avec un CAHT compris entre 15 et 100 millions, la moyenne entreprise « ME » emploie entre 21 et 100 personnes avec un CAHT supérieure à 100 millions et inférieure à 3 milliards. Le critère prédominant de classification est  le chiffre d’affaires. Dans une économie comme la nôtre où le secteur informel est prépondérant et où de nombreuses PME sont maintenues dans l’informel  du fait d’un système fiscal fortement répressif, le chiffre d’affaires est insuffisant pour rendre compte du dynamisme des PME.

Un exemple pour étayer nos propos : une PME qui fabrique des chips de plantain achète son plantain à un Bayam Salam, qui lui achète chez l’agriculteur sans facture; ainsi, ni la PME, ni le Bayam Salam au cours des opérations commerciales réalisées n’ont reçu de facture. Or, comme nous le savons bien, le calcul des impôts ne comptabilise  dans les charges  déductibles que les factures présentées et remplissant les conditions de fond et de forme. La petite entreprise qui fabrique les chips et qui pourrait demain devenir une grande industrie agroalimentaire, se voit ainsi obligée de  se cacher  et grossir le poids  du secteur informel.

Cependant, elle produit la richesse, elle produit de la valeur, elle donne du travail au Bayam Salam,  à l’agriculteur et à ses ouvriers même s’ils ne sont pas inscrits à la CNPS.  De manière péremptoire, dans les discours de nombreux experts, il sera déclaré que cette PME ne  veut pas passer de l’informel au formel. Or en réalité, c’est  plutôt  l’environnement qui ne  permet pas de faire le saut dans le formel. Dès lors, cela remet en cause la méthode de mesure de la contribution de la PME à la formation du PIB. Ainsi, toutes les statistiques disponibles  qui indiquent une faible productivité des PME au PIB, sont largement en dessous de la réalité.

C-     Les dirigeants des PME ne sont pas aussi incompétents tels qu’on le déclare très souvent :

La rhétorique selon laquelle le management de la PME est le principal frein à son développement et pointe  le promoteur de la PME comme étant le principal obstacle au développement de l’entreprise, n’est pas pertinente. En effet selon cette rhétorique,  le promoteur de la PME est incompétent et a le plus besoin d’un renforcement de capacités. A cet effet,   différentes structures et programmes ont été mis sur pied (APME, PMEAA, PADSP-CAM & PACD/PME) avec des résultats plus décevants.

En effet, les structures  créées pour accompagner les promoteurs de PME à différents niveaux de leur management,  ne disposent pas de personnels compétents, à même de comprendre les difficultés auxquelles les dirigeants des PME font face et d’apporter des solutions adaptées. Ainsi, on n’est pas surpris que les résultats soient en deçà des attentes. Comment un fonctionnaire ou même un consultant qui n’a jamais été confronté aux situations complexes vécues par les dirigeants de PME, pourrait-il  apporter des conseils pratiques à des chefs  d’entreprises ? Quand bien même quand ce dernier proposerait des solutions,  elles auront besoin d’être adaptées  d’un secteur d’activité à un autre ou d’une entreprise à une autre.

Ainsi donc, les solutions proposées pour le renforcement des capacités managériales des dirigeants de PME,  semblent ne pas répondre de façon objective aux besoins de ces dernières. Nous pensons que le problème de la compétitivité des entreprises camerounaises en général et de la PME en particulier,  se trouve ailleurs.Certes, les facteurs internes constituent un frein au développement de la PME, mais nous estimons  que les facteurs externes contribuent de façon bien plus importante au ralentissement de la croissance des PME camerounaises.

  1. Les dirigeants  de  nos  PME relèvent chaque jour, des défis importants liés à un environnement externe  globalement hostile

Avec des délais de paiement rarement respectés et des prix négociés toujours au plus bas, ce sont ces PME  qui se retrouvent  finalement en situation de financement des donneurs d’ordres :

A cause des délais de paiement longs imposés par les grandes entreprises aux PME et qui ne sont pas toujours respectés, les PME se retrouvent en train de financer les grandes entreprises. Au fur et à mesure que la PME contracte de nouveaux emprunts, le niveau des frais financiers tend à augmenter sans que les conditions d’exploitation ne garantissent la création d’une capacité de remboursement des dettes, l’utilisation de nouveaux emprunts étant destinée à l’exploitation et non à de nouveaux investissements. Ce fonctionnement des PME imposé par des relations asymétriques à la faveur des grandes entreprises,  a des conséquences néfastes : augmentation des frais financiers, insuffisance chronique du besoin en fonds de roulement et baisse tendancielle de la rentabilité.  Ceci rend alors difficile un éventuel autofinancement de l’entreprise.

A titre d’exemple certaines  grandes entreprises dont les ventes sont réalisées au comptant à plus de 80 %, imposent parfois plus de 30 jours voire 60 jours de délais, pour payer les factures  des PME qui leur offrent de la sous-traitance.  Plus grave, ces grandes entreprises ont de fortes tendances à imposer leur  mercuriale des prix dans laquelle aucune différenciation pour tenir compte de la spécificité de chaque PME, n’est possible. Les PME subissent régulièrement de la part des grandes entreprises, la double peine : d’abord sur les prix qui sont toujours tirés vers le bas et ensuite sur les délais les plus longs possibles.

Les rares PME qui obtiennent des crédits, paient plus d’intérêt aux banques que les grandes entreprises :

Depuis la fin de l’assainissement du secteur bancaire dans les années 2000,  en moyenne annuelle, les banques  accordent seulement 12% de leurs financements de l’économie aux PME contre 24% fixé par le gouvernement. Ces banques déclarent que  les 20% de ces crédits aux PME  sont  en situation litigieuse ou en cessation de paiement). Evidemment, elles évitent de mentionner les crédits en souffrance concernant les grandes entreprises. Pourtant il a été régulièrement constaté que le taux d’intérêt pratiqué en direction des PME est deux (02) fois plus élevé que celui  des Grandes Entreprises et les banques le justifient par le risque.

Les spécialistes ne nous donnent jamais le taux de créances en souffrance dans les grandes entreprises. Ces créances litigieuses, nous l’estimons  à près de 3%. Dès lors, 0,03×0,88 des crédits accordés représentent  le risque des banques auprès des Grandes Entreprises, ce qui nous semble plus élevée que 0,20×0,12 qui représente ce que risquent les banques auprès des PME. De ce simple calcul économique, il apparaît clairement que le secteur de la   PME présente moins de risque pour la banque, que celui de la grande entreprise.

 Les PME contribuent fortement à la formation des ressources humaines qui une fois expérimentées, sont  captées par les grandes entreprises :

 La GRH est un élément capital pour le bon déroulement des activités d’une entreprise. Cette activité dans certaines PME peut occuper plus de la moitié du temps du dirigeant.  Afin de réduire les dépenses qui y sont relatives, les dirigeants des TPE/PME s’occupent eux-mêmes de la GRH, en mettant en place une stratégie particulière, notamment au niveau du recrutement où le niveau d’exigences en termes d’expériences, n’est pas un préalable.Dans la PME, la direction générale est représentée par le chef d’entreprise, qui dirige un effectif réduit de quelques  salariés.  Ainsi, plus le nombre d’employés est réduit, plus la connaissance de chacun par le dirigeant est grande.

Ceci permet une gestion ponctuelle, immédiate et individuelle de chaque salarié, par une seule et même personne. Ceci donne également lieu à une valorisation de chaque salarié. Au niveau global,  la proximité hiérarchique et l’effectif réduit donnent lieu à une gestion centralisée et directe des moyens humains par le dirigeant, sans avoir à passer par un intermédiaire. Cette gestion se fait également à travers la communication directe et les entretiens fréquents, afin de suivre l’évolution de chaque employé et de l’encadrer d’une manière continue. Evidemment, les grandes entreprises qui sont à l’affût du personnel compétent et expérimenté, n’hésitent pas à délester  la PME de ses ressources humaines dès que leurs compétences deviennent évidentes.

Les PMI sont  déjà présentes et très  sur le terrain en attendant la mise sur pied d’une véritable politique industrielle du Cameroun  comme cela était le cas entre les années 1945-1990 :

A titre de rappel, dans le 3ème Plan quinquennal 1971-1976 du Cameroun, l’objectif fixé était d’atteindre la 3ème phase du développement industriel placé sous le signe de « la compétitivité des entreprises en vue de l’exportation sur les marchés régionaux et internationaux ».  Ce discours industriel restera cohérent jusqu’au 5ème Plan 1981-1986, avec la  promulgation le 4 juillet 1984, d’un nouveau code des investissements, accordant une place centrale aux PME/PMI à travers un régime spécifique, le régime des petites et moyennes entreprises. Depuis lors et nous sommes déjà en  2018, on attend toujours la mise sur pied d’une véritable politique industrielle. Entretemps, des milliers de PMI se battent chaque jour sur le terrain dans le génie alimentaire, génie  mécanique, génie civil,  etc.  Chacune   contribue à sa manière à la création de la richesse et des emplois. Toutefois, tous ces efforts ne sont pas portés au-devant de la scène et valorisés comme il le faut.

Nous pensons que les  problèmes  de la compétitivité des entreprises camerounaises en général et de la PME en particulier sont réels.  Certes, les facteurs internes constituent un frein au développement de la PME, mais au-delà, les facteurs externes contribuent de façon bien plus importante au ralentissement de la croissance des PME camerounaises ; mais les dirigeants des PME ne baissent pas les bras, même si  chaque jour qui passe,  les défis qu’ils relèvent sont de plus en plus nombreux. Nous invitons donc à un changement de paradigme pour  entrer dans une  perception plus positive des PME et de leurs dirigeants afin d’avoir une bonne compréhension et de définir ensemble de meilleurs conditions pour leur développement.

 Par  Theodoret-Marie Fansi , Docteur en Mathématiques/Statistiques ; Chargé de Cours  émérite à l’ESSEC  de Douala ; Directeur Général  du Cabinet CIBLE ETUDES & CONSEIL