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Secteur bancaire: Relations tendues entre UBA et les EMF pour compensation des chèques

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Le marché bancaire camerounais est essentiellement dominé par les établissements de microfinance, avec 412 EMF qui exercent légalement, selon les chiffres du ministère des Finances. Ne pouvant mener toutes les activités bancaires, les microfinances sont obligées de travailler en partenariat avec les banques afin de proposer à leur clientèle une large gamme de produits. Elles collaborent avec les banques notamment dans les opérations de compensation des chèques et valeurs. Cependant, certaines banques refusent d’encaisser ces chèques. C’est le cas d’UBA (United Bank for Africa) qui, depuis son arrivée au Cameroun, ne compense pas les chèques provenant des EMF. Un refus encore plus aujourd’hui condamné dans les EMF.

Etat des lieux: UBA ne veut prendre aucun risque

La banque nigériane se méfie des microfinances. Un secteur qui fait face actuellement à des difficultés multiples.

Le torchon brûle entre la banque UBA (United Bank for Africa) et les établissements de microfinance au Cameroun. Plusieurs EMF disent être victimes d’un abus de la part de cette structure. La filiale de la banque nigériane est accusée de ne pas encaisser les chèques des EMF partenaires. Julienne, membre d’un établissement de microfinance de la place, en a fait la triste expérience. « Il y a quelques années, un client m’avait remis un chèque à la suite d’une prestation, je l’ai déposé pour pouvoir encaisser le chèque dans mon EMF. Il m’a été rapporté plus tard que le chèque transmis à UBA n’a pas pu être compensé. Et c’est finalement au sein d’une autre banque que l’opération a pu s’effectuer », raconte-t-elle. Le cas de cette dame n’est pas isolé. « C’est une réalité que nous vivons et qui n’est pas seulement propre à UBA. Les banques classiques n’aiment pas compenser les chèques provenant des EMF », confirme Serge Patrick Tematio, chef d’agence de la Cecil (Caisse d’épargne et de crédit pour les initiatives locales) au quartier Dakar (Douala).

Pour le cas d’UBA spécifiquement, les responsables d’EMF précisent que cette situation perdure depuis l’installation de cette banque au Cameroun. « Déjà en 2008, la banque refusait d’encaisser nos chèques, car elle disait vouloir mieux s’imprégner de l’environnement et mieux s’installer. Mais, je comprends aujourd’hui que c’était juste une stratégie pour mieux nous déstabiliser. Les faits aujourd’hui ne viennent qu’approuver cette machination », affirme Alban Clovis Fogang, directeur général de la Finec, un EMF, et membre de l’Association nationale des établissements de microfinance du Cameroun (Anemcam). « J’ai deux cas de retour de chèques depuis quelques jours seulement. Rendu à une agence UBA, la réponse est qu’UBA rejette tous les chèques provenant des EMF. C’est révoltant », s’offusque l’intéressé.

Ces chèques sont rejetés entre autres pour endossement irrégulier. Mais, à en croire les EMF, UBA ne se limite pas seulement au rejet du chèque. « S’il y a des références du client sur le chèque, ils appellent le client en back office pour lui proposer d’ouvrir un compte au sein de leur banque pour faciliter les transactions à l’avenir. Ce qui, pour nous, est une tricherie et constitue une concurrence déloyale à l’endroit des EMF », affirme un responsable d’EMF.

EMF, grands consommateurs des produits UBA

Pour les acteurs du secteur de la microfinance, le refus d’UBA de compenser les chèques provenant de leurs structures est tout simplement paradoxal, puisque les établissements de microfinances sont de grands consommateurs de leurs services. UBA est en effet considérée par les EMF comme la banque qui les contraint le plus à utiliser leurs services. A leur arrivée au Cameroun, ils avaient envoyé des offres diverses aux EMF. Notamment, des cartes VISA prépayées, la solution U-Direct Corporate pour la gestion optimale des comptes, le Terminal de Paiement Electronique UBA (U-POS). Des offres dont l’objectif visait notamment « l’enrichissement de votre catalogue de produits ; l’augmentation de votre chiffre d’affaires par l’introduction de solutions innovantes ; la diversification de nos sources de revenus ; la gestion à distance de vos comptes ; la fidélisation, la sécurité et le bien-être de vos clients », pouvait-on lire dans le document envoyé par UBA aux EMF.

Grâce à cette opération de charme, la banque nigériane avait pu décrocher plusieurs partenariats au sein des microfinances. « Seulement à la direction générale de UBA, il y a plus de 80 comptes d’EMF ouverts. Nous avons beaucoup d’EMF qui sont clients chez nous », confirme-t-on à UBA. Parmi ces EMF, l’on a notamment Unics, Alliance financial, … UBA a donc pu accroitre sa présence au sein du secteur en multipliant des partenariats, notamment pour les cartes VISA prépayées. « C’est cette banque qui harcèle le plus les EMF avec ses services. Et les EMF jouent leur partition et à son niveau, elle refuse de prendre des risques avec nous. L’on comprend simplement qu’ils ne nous ont pas dit la vérité quand ils nous proposaient des partenariats et que cette banque voulait simplement que les EMF soient ses intermédiaires et non ses partenaires. Elle ne veut prendre aucun risque », se désole un responsable d’EMF.

85% des chèques litigieux transitent par les EMF

A UBA, l’on ne nie pas les faits.  « Depuis 10 ans que nous sommes installés ici, nous ne compensons pas ces chèques venant des EMF. Et nos partenaires les microfinances le savent. Nous l’avons précisé dès notre arrivée au Cameroun », affirme un responsable à UBA Cameroun. La banque justifie cet état de chose par l’aspect sécuritaire. « On a constaté que les 85% de chèques litigieux dans le secteur bancaire transitent par les EMF. En matière d’ouverture de comptes, les EMF ne sont pas prudents et c’est cela qui entraîne parfois des cas de fraude. La banque ne compense pas les chèques d’un tiers, mais de l’EMF », affirme-t-on ici.

Donc, pour que la banque compense les chèques provenant des EMF, il faut que le chèque en question porte le nom de l’EMF et non le nom du client de l’EMF. « Car, si c’est un chèque issu de la contrefaçon, on pourra au moins faire appel à l’EMF. Alors qu’avec le client, on ne pourra pas forcement retrouver ses traces », précise un responsable à UBA. Cependant, pour gérer ces opérations de compensation des chèques, certaines banques ont signé des partenariats avec les EMF pour qu’en cas de litige dû au chèque, que ce soit l’EMF qui supporte les charges et les dépenses, apprend-on.

Quoi qu’il en soit, plusieurs personnes pensent que dans un environnement dominé par les microfinances avec 412 EMF qui exercent légalement leurs activités selon le ministère des Finances, une banque ne saurait refuser de compenser les chèques provenant de ces structures. Ceci, malgré les risques encourus par le secteur et les difficultés que traversent plusieurs EMF.

A qui profite le crime?

Comme on l’affirme dans le secteur bancaire, cette situation ne profite ni à la banque, encore moins aux établissements de microfinance. « Nous dirons d’ailleurs que cette situation dessert l’inclusion financière dans son ensemble parce qu’elle éloigne une bonne partie de clients potentiels à l’accès à une variété de services financiers offerts par une diversité d’acteurs. Et limite par le fait même leurs capacités à créer de la richesse. Elle occasionne des coûts à la fois pour les établissements de microfinance et leurs clients qui doivent supporter les frais de rejet des chèques et valeurs déposés à l’encaissement alors que dans la plupart de cas, les comptes de ces clients sont bien provisionnés », soutient David Kengne, expert en microfinance. Ce dernier précise par ailleurs que les banques doivent comprendre une fois pour toute qu’elles ne peuvent pas toujours chercher à gagner de l’argent sur le dos des établissements de microfinance sans prendre aucun risque sur ces institutions qui abattent le gros du boulot sur le terrain.

Sandrine Gaingne

 

Riposte

Les EMF envisagent de boycotter les services d’UBA

Ils soupçonnent la banque de mener une stratégie de déstabilisation de leur secteur d’activité.

Dans le refus d’UBA d’encaisser les chèques des EMF, ces derniers voient une stratégie ourdie par la banque dans le but d’affaiblir leur secteur d’activité et partant siphonner toute leur clientèle. Les EMF considèrent donc cette pratique de la banque UBA comme un complot contre la microfinance au Cameroun. Car, en dehors des chèques qui ne sont pas compensés, les cartes VISA prépayées UBA posent également un problème aux EMF. « Il nous ont proposé à grand renfort de publicité des cartes prépayées et nous avons souscrit à ces cartes. Aujourd’hui, nous pensons être plus perdants que gagnants dans ce partenariat », affirme un responsable d’EMF.

Pour souscrire, il fallait prendre un minimum de 2 500 cartes à vendre avec un million FCFA de frais exigé par VISA pour la personnalisation des cartes. « Les cartes vendues à 10 000 FCFA nous étaient laissées par UBA à 8 000FCFA l’unité. Celles de 15 000 FCFA à 12 000FCFA. Soit 3 000 FCFA de bénéfice et enfin, les cartes vendues aux clients à 25 000FCFAétaient cédées au prix de gros à l’EMF à 20 000 FCFA. Soit 5 000 FCFA de bénéfice pour l’EMF par carte vendue », affirme-t-on dans les EMF. Mais, malgré ces bénéfices consentis dans ce partenariat des cartes prépayées, les EMF se disent avoir été floués par la banque. Les établissements de microfinances soulignent à cet effet que lorsqu’un client d’une microfinance souscrit à une carte prépayée, il stocke ses épargnes dans cette carte au détriment du compte qu’il détient au sein de l’EMF. Ce qui représente un réel manque à gagner car, la trésorerie de l’EMF s’en trouve affaiblie.

Aujourd’hui, les EMF préparent la riposte contre la filiale de la banque nigériane. Et prévoient de boycotter les services d’UBA. « UBA est bien partie pour saboter les bases de la microfinance au Cameroun. C’est dire que toutes les publicités organisées dans ce sens pour séduire le secteur dont entre autres, les shows présentations aux réunions mensuelles de l’Anemcam n’étaient que farces. Au vu de tous ces constats, il est évident que tous les EMF qui ont été embourbés par cette banque sont appelés, dans l’urgence, à mettre fin à cette relation de fourberie », tranche Alban Clovis Fogang. « Il nous a été rapporté que certains dirigeants d’EMF ont déjà instruit leur personnel de ne plus admettre les chèques et valeurs de cette banque dans leurs guichets », renchérit David Kengne, expert en microfinance.

Mais pour UBA, il est impensable voire impossible que les EMF boycottent ses services d’autant plus qu’ils ont avec les EMF un partenariat gagnant-gagnant. « Ils ne peuvent pas rompre le contrat qui nous lie tout simplement parce que UBA a des services et a les tarifs les plus concurrentiels et compétitifs sur le marché bancaire actuellement », affirme un responsable d’UBA. Pour ce dernier, les cartes prépayées sont très bénéfiques aux EMF et plusieurs d’entre eux en redemandent. « Si d’un côté, cette banque maintient cette restriction et de l’autre certains dirigeants d’EMF décident d’être solidaires de leurs confrères qui rencontrent cette difficulté, alors, c’est le client qui perd. J’invite cette banque à plus de transparence dans ses relations avec les établissements de microfinance », poursuit David Kengne.

Par ailleurs, il est proposé dans le secteur bancaire aux EMF, pour une certaine indépendance vis-à-vis des banques, de souscrire au système Systac (Système de Télécompensation en Afrique Centrale). Ils peuvent y souscrire en tant que sous-participants du Systac. Toute chose qui leur permettrait de limiter les problèmes dus à la non compensation des chèques par les banques, apprend-on.

SG

 

David Kengne

« La compensation des chèques doit être encadrée »

Pour l’économiste et spécialiste en microfinance, il y a urgence de trouver une solution définitive à ce problème.

 

Les EMF accusent UBA de ne pas compenser leurs chèques et autres valeurs remis à l’encaissement. Quel commentaire faites-vous de cette situation ?

Il nous a été rapporté des cas de plusieurs dirigeants de microfinance qui se sont plaint que lorsqu’ils remettent pour encaissement des effets UBA émis par les clients domiciliés dans leur institution de microfinance, UBA rejette systématiquement ces effets pour divers motifs et dont le plus en vue est « l’endos irrégulier ». Et donc, les dirigeants concernés trouvent cette pratique illégale. Pour eux, il s’agit d’une pratique concurrentielle déloyale car, nous ont-ils confié, en même temps que cette banque rejette systématiquement ces valeurs, les clients de ces établissements de microfinance sont invités à venir ouvrir un compte dans la banque. Et lorsque ces clients consentent à ouvrir un compte directement dans les livres de la banque, le même chèque qui a été rejeté il y a quelques jours passe en compensation et est positionné sur le compte du client. En conséquence, le client quitte l’établissement de microfinance pour rejoindre la banque. Par ailleurs, ces dirigeants notent curieusement que cette institution bancaire utilise les guichets de ces établissements de microfinance pour vendre les cartes Visa estampillées de leur logo ; elle utilise également les guichets de ces établissements de microfinance pour effectuer des opérations de transfert d’argent à l’international. Sans oublier que le surplus de la trésorerie des établissements de microfinance est logé dans les livres de cette banque. N’est-ce pas un paradoxe ?

Comment les EMF doivent-ils réagir dans cette situation étant entendu que du côté de UBA, on fait savoir que les EMF ont été informés dès le départ qu’elle ne compenserait pas les chèques et valeurs déposés auprès d’elle par ces institutions de microfinance ?

La relation entre une banque commerciale classique et un EMF est une relation contractuelle. Pour cela donc, il faudra lire dans la convention de compte passée entre UBA et chacun de ces EMF et voir ce qui y est prévu. Si dès le départ, UBA a fait savoir clairement aux EMF qu’elle ne compensera pas leurs chèques et valeurs déposés dans ses guichets, alors, les EMF n’ont pas à se plaindre. Mais, par contre, si aucune disposition ne prévoit cette restriction, alors, c’est qu’il y a de la triche de la part de l’institution bancaire. Lorsqu’il y a un rejet d’une valeur déposée en compensation auprès d’une institution bancaire ou de microfinance par un client, cela constitue un incident de paiement qui fait tache d’huile à la fois sur le compte du client et sur celui de l’établissement bancaire ou de microfinance qui l’a déposée. Cet incident peut parfois constituer un préjudice pour le client car il peut le suivre dans toutes ses affaires. Fort de tout ce qui précède, il est impératif que les deux parties se mettent ensemble autour d’une table pour trouver une solution idoine à ce problème qui ternit l’image des affaires au Cameroun et qui pénalise les tout petits.

N’y a-t-il pas une règlementation qui encadre la compensation des chèques ?

La réglementation CEMAC/UMAC/COBAC d’avril 2002 prévoit effectivement un mécanisme de compensation des chèques émis par les établissements de microfinance ; malheureusement, ce mécanisme n’est pas encore opérationnel. Par contre, aucune réglementation ne prévoit de façon claire un mécanisme de compensation des chèques et valeurs des banques commerciales classiques déposés pour encaissement aux guichets des EMF. Dans la plupart des cas, les banques et les EMF sont toujours arrivés à trouver une solution jusqu’à présent. C’est le lieu d’interpeller la Commission Bancaire de l’Afrique Centrale, les Autorités monétaires sous-régionales et la Banque Centrale afin que cette opération de compensation de chèques et valeurs des banques déposés pour encaissement auprès des guichets des EMF soit désormais clairement encadrée par des règlements pour limiter la frilosité de certaines banques.

Avez-vous vent de pratiques similaires dans d’autres banques ?

Pour l’instant, et de l’avis des dirigeants des établissements de microfinance qui m’ont approché, c’est UBA seule qui entretient le flou dans ses relations avec l’industrie de la microfinance. Il est vrai que d’autres banques commerciales se sont comportées de la même façon il y a une dizaine d’années. Mais, le dialogue et les négociations ont permis de trouver une solution « gagnant-gagnant » pour les deux parties.

Propos recueillis par Sandrine Gaingne