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Nécrologie : L’Afrique perd le digne Samir Amin

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L'économiste Franco-Egyptien Samir Amin décédé à l'âge de 87 ans

L’économiste franco-égyptien est décédé le 12 août 2018 à Paris à l’âge de 87 ans. L’illustre disparu est présenté comme l’un des esprits les plus lucides du vingtième siècle dans la critique du système capitaliste mondialisé.

Samir Amin n’est plus. Cet illustre penseur s’en est allé laissant orphelin le monde de la pensée économique « tiers-mondiste » qu’il a inspiré depuis le début des années soixante par ses nombreuses publications et conférences animées. En effet, Samir Amin pensait que la forme actuelle de la mondialisation a peu à offrir à la grande majorité des peuples du Sud. « Profitable pour une minorité de personnes,  la mondialisation exige en contrepartie la paupérisation des autres, en particulier des sociétés paysannes, qui rassemblent près de la moitié de l’humanité. A l’échelle globale, la logique du profit entraîne la progressive destruction des bases naturelles de la reproduction de la vie sur la planète. Avec la privatisation des services publics, elle réduit aussi les droits sociaux des classes populaires. Au vu de cette réalité, le capitalisme, dont la mondialisation est l’expression contemporaine, devrait être considéré comme un système obsolète », écrivait Samir Amin en janvier 2007 dans une tribune parue dans le mensuel français Le Monde diplomatique.

Ainsi, pour lui, la logique capitaliste du profit entraîne la destruction des bases de la reproduction de la vie sur la planète. Cette critique fondamentale s’accompagne tout au long de sa vie d’une analyse sans concession des rapports de domination entre le centre, les pays capitalistes développés et la périphérie : le Tiers-monde. Dans cet esprit, Samir Amin   publie en 1973, « Le développement inégal », ouvrage majeur qui le propulse dans le champ « antimondialiste » qui deviendra deux décennies plus tard, « l’altermondialisme ». Samir Amin pensait qu’il fallait redéfinir l’ordre mondial basé sur « le capitalisme financier » et supprimer ses institutions comme l’Organisation mondiale du commerce (OMC), le Fonds monétaire international (FMI) et la Banque mondiale. Une pensée apprend-on qui a inspiré plusieurs générations d’économistes africains.

Né le 3 septembre 1931 d’une mère française et d’un père égyptien, tous deux médecins, Samir Amin  a passé son enfance et son adolescence à Port-Saïd où il obtint son baccalauréat en 1947. De 1947 à 1957, il étudie à Paris et décroche un diplôme de sciences politiques en 1952 avant de décrocher un autre en statistiques en 1956 et un troisième en  économie en 1957. Vivant depuis plusieurs années à Dakar au Sénégal, sa grille de lecture d’économiste faisait de lui un excellent historien des « formes précapitalistes » des pays colonisés, notamment africains, mais aussi de la Chine.

Macky Sall  et de l’Institut africain de développement économique

Samir Amin de son vivant

A l’annonce de la mort de Samir Amin qui était par ailleurs le directeur du Forum du Tiers-monde, le président de la République du Sénégal Macky Sall a immédiatement rendu hommage à l’illustre disparu sur son compte Twitter. « Il avait consacré toute sa vie au combat pour la dignité de l’Afrique, à la cause des peuples et aux plus démunis. Avec la disparition du Pr. Samir Amin, la pensée économique contemporaine perd une de ses illustres figures. Mes condoléances émues au nom de toute la Nation » a écrit le président Macky Sall.

L’Institut africain de développement économique et de planification (IDEP) dont Samir Amin est l’un des fondateurs, « se sent particulièrement touché par cette disparition de celui qui a été pendant 10 ans, de 1970 à 1980, son directeur et qui a empreint d’une marque indélébile son identité de référence accomplie dans la formation et la recherche en planification et économie du développement en Afrique. En effet, une dizaine d’années après sa création, l’IDEP s’est vue offerte l’opportunité d’être dirigé par l’illustre disparu qui, après son doctorat acquis 1957, avait fini de faire ses preuves, d’un point de vue administratif en Egypte et au Mali, puis académique comme professeur agrégé d’économie aux universités de Poitiers, Vincennes et Dakar », souligne l’IDEP.

Le passage du Pr. Samir a permis à l’Institut de raffermir ses fondations identitaires avec des programmes formation et de recherche fortement axés sur le combat contre le sous-développement et l’orientation des politiques de développement vers la planification. « Avec Samir Amin, l’IDEP atteignit sa vitesse de croisière et est fier de continuer encore, presque quarante années plus tard, dans sa voie tracée de renforcement efficace des capacités des pays africains », écrit l’IDEP.

L’IDEP en effet est une institution panafricaine créée en 1962 par l’Assemblée générale des Nations Unies. L’IDEP a démarré ses activités le 21 novembre 1963 avec pour mandat principal d’accompagner et d’aider les pays africains, nouvellement indépendants, à renforcer les capacités de leurs ressources humaines, condition préalable à remplir pour garantir la viabilité de l’indépendance et la promotion du développement socioéconomique de l’Afrique. L’Institut offre aussi, aux gouvernements et aux institutions publiques, des services consultatifs à la demande, et sert de forum pour l’exploration d’une pensée alternative sur le développement de l’Afrique.

Un auteur prolifique

Samir Amin lègue à la postérité plus d’une soixantaine d’ouvrages sur  le droit, la société civile, le socialisme, le colonialisme et le développement, particulièrement en Afrique et dans le monde arabe et islamique. Parmi ses ouvrages, l’on peut citer Le développement inégal (1973), L’implosion du capitalisme contemporain : automne du capitalisme, printemps des peuples ? (novembre 2012), La loi de la valeur et le matérialisme historique (1977), la faillite du développement en Afrique et dans le tiers monde : une analyse politique (2004), Trois expériences africaines de développement : le Mali, la Guinée et le Ghana(1965), La faillite du développement en Afrique et dans le tiers monde (1989) etc.

Hervé Fopa Fogang