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Marchés financiers: Un pas de géant vers la fusion des bourses d’Afrique centrale

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Il y a encore quelques jours, la fusion des deux places boursières d’Afrique centrale relevait d’une très lointaine probabilité. Aujourd’hui, c’est presque devenu une réalité, car les chefs d’Etats de la sous-région réunis à N’Djamena au Tchad en session extraordinaire le 31 octobre 2017, ont décidé de la fusion de fait des deux places boursières de la sous-région, la BVMAC et la DSX. Au-delà de l’annonce officielle, l’on reste dans l’attente du texte d’application de cette mesure qui présente encore tout de même plusieurs zones d’ombre. Le « Quotidien de l’économie » relate ici, l’historique de la création des deux places boursières ainsi que les implications de leur rapprochement sur le marché financier sous-régional.

Des zones d’ombres subsistent dans la décision des chefs d’Etat

Depuis leur création au début des années 2000, les acteurs du secteur de la finance rêvaient d’une fusion des deux places boursières de l’Afrique centrale que sont la Douala Stock Exchange (DSX) et la Banque des valeurs mobilières d’Afrique centrale (BVMAC) régulées respectivement par la Commission des marchés financiers (CMF) et la Commission de surveillance des marchés financiers(Cosumaf). Ces deux places boursières se livrent en effet, depuis leur création, une guerre de leadership. Une guerre qui vient de connaître son épilogue. Les chefs d’Etat de la sous-région réunis en session extraordinaire le 31 octobre 2017 à N’Djamena au Tchad, ont décidé du rapprochement de ces deux places. « Examinant la question du rapprochement des Bourses de valeur régionale et nationale, la Conférence a décidé de fixer le siège du régulateur du marché financier régional à Libreville et celui de la Bourse des valeurs régionale à Douala. Elle a désigné la Banque des Etats de l’Afrique Centrale (BEAC) comme dépositaire central », peut-on lire dans ledit communiqué. Ainsi, comme l’indique le communiqué des chefs d’Etat, le siège de la Bourse est transféré à Douala tandis que Libreville conserve le siège du régulateur. Sans plus de précisions.

Ce manque de clarté dans le communiqué des chefs d’Etat de la Cemac laisse transparaitre des zones d’ombre qui ont depuis lors laissé libre cours à toutes les interprétations. Pour certains, la CMF et la DSX vont être dissoutes et la BVMAC sera transférée à Douala. Et pour d’autres, il y aura fusion. Pour d’autres encore, il y aura absorption de la DSX et de la CMF. Mais, globalement, selon les acteurs du secteur, le communiqué des chefs d’Etat cache une fusion plus qu’un rapprochement. « A travers leur note, les chefs d’Etat ont décidé de la fusion des deux places boursières et financières de la sous-région. Il reste à déterminer à présent les modalités de cette fusion ainsi que son calendrier », affirme une source proche de la DSX. « Sur le plan stratégique, Libreville est loin d’être un espace aussi dynamique que Douala. La venue du siège de la bourse de la CEMAC à Douala marque un transfert de siège. La BVMAC devrait poursuivre ses activités au détriment de la DSX qui sera sans doute absorbée. La note finale de la conférence extraordinaire des chefs d’États de la CEMAC relative au rapprochement des bourses est une réponse forte envers les détracteurs des marchés financiers de la sous-région », affirme Roger Ngaya, CEO de Strategy, agence de communication financière et corporate. Par ailleurs, « eu égard à cette information officielle, le devenir de la CMF  semble superfétatoire. Ceci parce qu’il a été convenu que le régulateur du marché financier de la CEMAC sera à Libreville, ce qui signifie en réalité que la CMF sera dissoute. Compte tenu des efforts réalisés par la CMF sur le plan national (semaine internationale des investisseurs) régional et international(les tournées à travers le monde), la disparition de cette entité peut apparaître comme un gâchis. L’idéal serait certainement une imbrication des équipes de la CMF et de la Cosumaf afin de créer une entité nouvelle et un partage d’expérience », propose-t-il.

Qu’à cela ne tienne, il faudra une équipe chargée de la mise en œuvre de cette décision des chefs d’Etat et c’est elle qui aura la charge finale de décider de comment se fera la fusion, apprend-on. « Pour résoudre cette question de manière définitive et accélérer le processus de la fusion, il aurait fallu que les chefs d’Etat mettent en place une cellule de mise en œuvre de cette mesure. Ou encore, que les chefs d’Etat donnent le quitus au nouveau président de la Cosumaf de mener ce processus à terme. Ça aurait accéléré la fusion entre les deux places boursières », affirme un expert des marchés financiers pour qui, sans cette précision, la mise en œuvre de cette fusion pourra encore mettre des années comme cela a été le cas avec la libre circulation des personnes et des biens. Par ailleurs, il y a quelques points complexes à gérer. « S’il est finalement décidé de la dissolution de la CMF, il faudrait une autre loi pour abroger celle qui l’a créée. Ce qui ne se fera pas en un jour », poursuit cet expert.

Blanc bonnet, bonnet blanc

Les scénarios de la création de la Bourse d’Afrique centrale, du transfert du siège à Libreville et de leur rapprochement telle que décidée aujourd’hui sont similaires. En fait, il y a 17 ans, c’était à N’Djamena au Tchad que les chefs d’Etats s’étaient réunis pour décider fixer le siège de la Bourse et du régulateur à Libreville. Et c’est également dans cette même ville qu’il est décidé des années plus tard de renvoyer la Bourse à Douala. En fait, la création des deux places financières avait été décidée de commun accord par la Cemac et la Banque mondiale, qui, par ailleurs avaient choisi le Cameroun comme devant abriter le siège de l’institution, au vu de l’importance économique du pays dans la sous-région.  Sauf que, lors de la conférence de N’Djamena au cours de laquelle cette décision devait être entérinée, un fait inattendu se produisit. En l’absence du chef de l’Etat camerounais qui s’était fait représenter par son Premier ministre de l’époque, Peter Mafany Musonge, Omar Bongo Ondimba, alors président gabonais avait, contre toute attente, présenté lors du huis-clos des chefs d’Etat, la candidature de son pays, pour abriter le siège de cette bourse et du régulateur. Une proposition qui fut validée et adoptée par les chefs d’Etats présents, au grand dam du Cameroun. Une trahison pour son homologue camerounais qui, la même année pris la décision de créer sa bourse au Cameroun.

Le scénario a été presque le même en 2017. Toujours à N’Djamena. Sauf que, cette fois-ci, lors de la rencontre des chefs d’Etat de la sous-région, c’est Paul Biya qui était présent et Ali Bongo, président du Gabon, absent. Et en l’absence du président gabonais, l’on se serait attendu que Paul Biya fasse comme son homologue gabonais des années plus tôt en ramenant la bourse et le régulateur à Douala. Mais, le président Camerounais s’est contenté de la bourse qui est le cœur même du marché financier. « Paul Biya a accepté le partage mais, en prenant la grosse part », affirme un expert financier.

Une victoire tout de même pour le Cameroun

Avec cette décision des chefs d’Etats de la CEMAC, le Cameroun devient ainsi la place boursière de la sous-région. C’est ici que toutes les opérations boursières seront menées. Pour les experts de la finance, c’est le Cameroun qui a gagné la bataille face au Gabon, puisque depuis la création des deux places boursières, les deux pays se livrent une guerre de leadership. « Le rapprochement des deux bourses avec pour siège Douala, est un véritable sédatif pour le Cameroun. La désignation de Douala comme siège de la bourse a permis de résoudre un différend vieux de 17ans », affirme Roger Ngaya.

Un avenir plus radieux pour la bourse sous-régionale

Avec cette fusion qui s’annonce, et qui est tant souhaitée et tant voulue par les experts depuis des années, les acteurs prédisent déjà un avenir radieux à la bourse de la sous-région qui, depuis sa création a brillé par sa morosité. « L’avenir des marchés financiers de la CEMAC semble révéler un horizon radieux.  Ceci parce qu’au-delà de la rationalisation des deux places financières, les chefs d’Etats ont levé le principal verrou, à savoir la libre circulation des personnes et des biens. Cette perméabilité facilitera très certainement les flux financiers colossaux et contribuera sans doute à des investissements sur la place financière. Cependant de nombreux efforts doivent être faits pour un satisfecit général. En termes de coordination de politique fiscale, l’amélioration du cadre des affaires, la forte promotion de la place financière… », affirme Roger Ngaya. « C’est pour moi un stimulant pour envisager de me lancer en bourse. Les conflits d’intérêts qu’il y avait entre les deux places constituaient vraiment un frein pour le développement non seulement du marché financier, mais également pour nous les entreprises qui n’avions vraiment pas de motivation à nous lancer en bourse », soutient Cyril Nono, chef d’entreprise.

La fusion des deux places financières aura donc selon les experts un impact positif sur le marché régional. Avec notamment, l’accroissement de la capitalisation boursière de la Cemac, l’accroissement de la liquidité du marché, les entreprises non cotées seront incitées à accéder au marché, une plus grande visibilité de la place financière auprès des investisseurs internationaux, les entreprises pourront obtenir les fonds sur le long terme dont elles ont besoin. « L’expérience à travers le monde montre que la fusion des bourses contribue à une meilleure allocation des ressources dans l’économie», souligne Roger Ngaya.

Pour un cadre de banque, la Cosumaf pourra tirer profit de l’expérience de la CMF. Cependant, les inquiétudes subsistent aujourd’hui quant à l’application de cette mesure. Et plusieurs observateurs pensent qu’il pourra y avoir des résistances notamment de Libreville, non fière de voir la bourse lui échapper et de la CMF non contente de voir la régulation lui échapper. Mais, l’on espère que le décret d’application dans ce cas sera signé rapidement pour le bien des entreprises locales qui pourront enfin bénéficier des avantages que leur offre la bourse.

Sandrine Gaingne